«Combattre avec le prolétariat nomade est aujourd'hui la tâche politique la plus importante»

 

Entretien avec le philosophe Alain Badiou, a l’ occasion de ses conférences
donnees à Athènes fin Janvier Propos recueillis par Claire Neveu

 

A l'occasion de sa récente venue à Athènes, nous avons posé au philosophe français Alain Badiou, quelques questions quant aux politiques actuellement mises en œuvre et qui pèsent terriblement sur la vie des gens, mais aussi des questions sur la nature de la démocratie en Europe aujourd'hui. Nous lui avons demandé son point de vue au sujet des politiques d'austérité et du droit au travail, de l'immense pouvoir du capital financier et du rôle que joue l'Union européenne dans cela. Enfin, nous voulions connaitre son avis sur la situation faite aux immigrés dans nos sociétés européennes, ainsi que sur la démocratie représentative, en tant que seule forme de gouvernement en Europe d'aujourd'hui.

Les réponses d’Alain Badiou sont relativement brèves mais extrêmement pointues. Non seulement elles présentent avec une grande précision ce qui est pour lui l’essentiel quant au thème proposé, mais elles sont aussi un appel au travail de la pensée et à l’action politique.



Vous qui avez travaillé sur Platon, que diriez-vous des politiques d'austérité qui ont été imposée partout, et qui sans aucun doute non rien de commun avec la vie frugale que Socrate s’était choisie...

C'est même le contraire. Une vie frugale est une vie qui considère que l'activité créatrice, pensante, désintéressée, est plus vraie, plus joyeuse, plus digne de ce que peut être l'être humain, qu'une vie de consommation vaine et de désir indéfini d'objets laids et inutiles. La politique d'austérité ne vise qu'à combler les désirs de l'oligarchie (enrichie de façon démesurée dans les vingt dernières années) en comprimant au maximum les salaires des pauvres. Il s'agit que les victimes de la crise du Capital ne soient jamais les détenteurs du dit Capital.

 

Avec les politiques actuellement mises en œuvre, le chômage a pris une ampleur sans précédent. Le travail n'est-il pas un droit?

Jamais le "droit au travail" n'a été vraiment reconnu dans un pays du capitalo-parlementarisme, sauf dans de très brèves périodes, succédant à des guerres ou à des troubles intérieurs sévères. A partir du moment où la force de travail est considérée comme une marchandise, le "droit au travail" n'est qu'une phrase creuse, puisque tout dépend de l'état du marché, en l'occurrence du marché du travail. Ajoutons que l'existence d'un volet de chômeurs assez important, faisant pression à la baisse sur le prix de la force de travail, est plutôt, pour l'oligarchie dominante, une bonne nouvelle. Quels qu'aient été les graves carences des Etats socialistes, le fait est que ce n'est que là qu'il y avait un réel droit (et même une obligation) du travail. Mais les capitalismes se moquaient de cette preuve de "non rentabilité" des économies socialisées...

 

L'Occident s’enorgueillit d’être seul à posséder la ‘véritable’ démocratie. Démocratie qu’il souhaite d’ailleurs exporter partout où il le peut, depuis les pays arabes et ce jusqu’en... Ukraine. Quel avis avez-vous quant à cette forme politique qu’est la démocratie représentative?

Elle est la forme d'Etat la plus souple, la plus "convenable", pour le déploiement du système dominant, celui du capitalisme mondialisé. Rigoureusement aucun Etat de démocratie représentative n'existe, ni ne peut exister, ailleurs que dans des métropoles capitalistes développées. Aucun parti politique qui envisage la destruction du système en question, ou même sa modification en profondeur, n'a la moindre chance de parvenir au pouvoir selon la légalité électorale. Autrement dit, cette forme politique repose absolument sur un fort consensus politique autour du maintien, à tout prix, de la participation ouverte au capitalisme mondialisé.

 

Quel jugement portez-vous sur la démesurément grande puissance des pouvoirs financiers ?

Le développement de capitalisme a pour loi générale la concentration du Capital sous la direction du capital financier. Déjà au début du dernier siècle, dans le livre qu'il faut vraiment lire ou relire aujourd'hui, qui est "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme", Lénine remarquait que le pouvoir ultime de décision était concentré dans les mains d'une poignée de dirigeants des banques, et que le capitalisme industriel était soumis au capital financier. Il annonçait aussi que cette situation ne pouvait se perpétuer qu'en exposant les sociétés à des crises ravageuses et à des guerres totales. Nous sommes dans un des chapitres de ce sinistre feuilleton historique. Lénine ne s'est sans doute trompé que sur un point : il imaginait le "stade suprême" comme une séquence assez courte. Il n'avait pas (mais personne d'autre non plus) imaginé que la mondialisation avait encore de beaux jours devant elle, gagnant de vastes contrées, comme la Chine, l'Inde, le Brésil...Ce qui ne doit nullement nous dispenser de reprendre ces analyses et de continuer le combat.

 

Quel rôle joue l’Union Européenne dans cela ?

Dans sa forme actuelle, elle n'est qu'une courroie de transmission des impératifs de survie du capitalisme mondialisé. Ceci dit, comme l'espace de toute action communiste à venir est le monde entier, il n'est pas sûr qu'un repli nationaliste soit une bonne orientation. Il faut du reste constater que ce repli fait partie (mais de façon à vrai dire très mensongère) de la rhétorique fasciste.

 

La question de l’immigration est un sujet brûlant dans les pays européens -et parmi eux en Grèce. Que diriez-vous de ces Hommes qui sont devenus aujourd’hui la cible de toutes les politiques étatiques et avec elles d’une partie de la société civile ?

On appelle "immigrés" les prolétaires venus des campagnes pauvres situées dans des contrées lointaines (Afrique, Amérique latine, etc...) exactement comme ils venaient, au XIXe siècle en Europe et encore aujourd'hui dans des pays en voie de développement capitaliste accéléré (Chine par exemple), des campagnes surpeuplées et misérables des provinces. Ils sont le noyau dur de la politique nouvelle, du véritable anticapitalisme, du communisme qu'il faut réinventer. Je les appelle : le prolétariat nomade (Marx disait : le prolétaire n'a pas de patrie). Les Etats du capitalo-parlementarisme en ont besoin économiquement, et en ont peur politiquement (comme des ouvriers des provinces auparavant). Ils les contrôlent, les surveillent, les expulsent...Ils essaient de dresser contre eux une partie du peuple lui-même, par les méthodes bien connues de la stigmatisation, de la ségrégation, de la xénophobie et du racisme. Se lier au prolétariat nomade, combattre avec lui les lois scélérates et les agressions fascistes, construire avec lui de nouvelles organisations et proposer un nouveau chemin politique est aujourd'hui, et de loin, la tâche politique la plus importante.

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P.S. Le philosophe Alain Badiou était à Athènes fin janvier, où il a donné trois conférences. Le thème de la première était Platon, la deuxième sur Lacan et la troisième, dont le texte est celui ci-dessous, était la plus «politique».  Chacune de ces trois conférences a fait salle comble.  Pour ce qui concerne cette troisième conférence,  il faut même remarquer que l’amphithéâtre du bâtiment de l’Ecole de Droit où elle se déroulait ne suffisait pas à contenir un public très nombreux, dont l’importante composante jeune s’est installée partout sur les marches et par terre. Elle a eu lieu le 25 janvier dernier et était organisée conjointement par la revue de psychanalyse « Alithia », le mouvement pour les élections municipales  « Ville Ouverte » et l’organisation de la jeunesse de Syriza, « Union de gauche ». Elle avait le soutien de l’Institut Nikos Poulantzas. 

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  ΧΡΟΝΟΣ 11 (03.2014)