de nouveaux conseillers du prince ou l’apologie de l’accord du 12 juillet 2015 en grèce

 

« Tout pouvoir est bon dès qu’il est établi »
(de Maistre)

Yannis Thanassekos

 

Dès le lendemain de l’Accord du 12 juillet 2015, nombre de commentateurs, journalistes, homme politiques et intellectuels, se sont précipités non pas tant pour expliquer ledit Accord – et le tournant sinon la mutation de Syriza – que pour tenter de le justifier et le légitimer à leur propres yeux et aux yeux de la population. Ils n’ont pas été avares d’ingéniosité et d’inventivité dans la recherche de formules choc. Nous examinerons quelques unes d’entre elles qui tranchent par leur prétention de rigueur intellectuelle et d’intelligence historique. 

 

1/ Il y a d’abord tous ceux qui affirment que la victoire des « créanciers-institutions » à cette ultime négociation, n’a été, à tout prendre, qu’une « victoire à la Pyrrhus ». Malheureusement pour eux, les initiateurs de cette analogie n’ont pas été bien inspirés. A bien analyser ladite formule, l’analogie tourne en effet à l’avantage non pas du gouvernement grec mais des « créanciers-institutions » précisément. Cette formule légendaire – devenue dicton – doit être placée dans son contexte précis. Pyrrhus, roi d’Épire, guerrier très expérimenté, était plus que sceptique envers ses propres conseillers prompts à faire l’éloge de ses victoires successives contre les Romains. Il leur rétorquait que des deux adversaires, celui qui gagne non pas les batailles mais les guerres est précisément celui qui dispose le plus de réserves possibles en hommes et en moyens – à l’occurrence les Romains, et pas lui ! Qui donc, de deux adversaires dispose-il de plus de réserves et de moyens après la bataille de l’accord du 12 juillet 2015 ? Sûrement pas le gouvernement grec ! En revanche, les « créanciers-institutions » eux, en disposent abondemment. Dans le chapitre de ses Essais intitulé « Des Cannibales », Montaigne nous livre aussi une autre interprétation de la confrontation légendaire entre Pyrrhus et les Romains rapportée par Plutarque, une interprétation qui tourne aussi l’analogie (« Pyrrhus contre Romains » – « créanciers contre gouvernement grec ») au bénéfice non pas du gouvernement grec mais des « créanciers ». En effet, nous dit Montaigne en citant Plutarque, quelle ne fut pas la surprise de Pyrrhus (les « créanciers » dans l’analogie) lorsqu’il observa pour la première fois l’armée du Romain Laevinus (le « gouvernement grec » dans l’analogie) ! Considérant que les Romains étaient des « barbares » – puisqu’ils n’étaient pas des…Grecs – Pyrrhus s’attendait à faire face à une armée désordonnée, mal organisée, dispersée, sans discipline etc., – tous des traits attribués aux barbares. Sa surprise fut grande par conséquent lorsqu’il constata que contrairement à ses attentes, l’armée romaine (répétons-le, le « gouvernement grec » par l’analogie) se présenta sous les traits d’une armée bien ordonnée, bien organisée en phalange d’hoplites, comme une armée donc des « civilisés ». Peut-on sérieusement prétendre que la « petite armée » des négociateurs grecs, de janvier 2015 à juillet 2015, nous a donné à voir l’image d’une équipe bien organisée, disposant d’un plan d’action consistant, cohérent et d’une ligne de conduite tant soit peu ordonnée et coordonnée ? Tout le contraire plutôt, l’image qui domina était celle d’impréparation, d’improvisation, d’incohérence et d’inconsistance – toute chose que cachait mal la formule justificatrice, inventée par le ministre de l’économie du moment, d’une soi-disant « imprécision créatrice » expressément voulue par les négociateurs grecs ! 

 

2/ Il ya ensuite ceux, tout aussi audacieux, qui ont mobilisé, à cette même fin – justifier et légitimer l’Accord du 12juillet – la formule antique d’après laquelle « les vainqueurs sont toujours inférieurs aux vaincus ». Mais ici, comme avec Pyrrhus, l’analogie, « créanciers-institutions-vainqueurs-inférieurs »/ «Grecs-vaincus-supérieur », tourne carrément au bénéfice des premiers et non pas des seconds. Cette lumineuse formule antique – devenue également dicton – qui transforme magiquement les défaites en victoires, a été en effet magistralement mobilisée par les promoteurs les plus hardis de l’identité et du nationalisme allemand du début du XIXe siècle ! Guillaume de Humboldt pensait alors, avec bien d’autres, que la voie de l’identité allemande et son affirmation passaient nécessairement par la Grèce érigée en modèle absolu. En effet, affirmait de Humboldt, de la même façon que les Grecs, bien que défaits par les Macédoniens (en 338 avant J.-C à la bataille de Chéronée) et par les Romains (en 168 avant J.-C à la bataille de Pydna) avaient fini par s’imposer aux vainqueurs (en raison de leur supériorité culturelle), les Allemands, à leur tour, bien que défaits par Napoléon (en 1806 à Iéna), finiraient par s’imposer aux Français et se constituer en nation civilisatrice au bénéfice de toute l’Europe. C’est bien là l’une des origines de la fascination des élites intellectuelles allemandes pour la Grèce antique. Plus d’un siècle après, l’antique dicton se confirme donc mais en faveur de…l’Allemagne, cette grande vaincue de la Seconde Guerre mondiale, qui s’impose désormais comme le modèle à suivre par toute l’Europe. En mobilisant ladite formule pour justifier une reddition sans conditions, les dits commentateurs et conseillers en remettent donc une couche…dans l’absurde.

 

3/ Il y a enfin ceux qui – toujours dans ce même but apologétique – se tournent plutôt vers la psychosociologie pour puiser leurs formules. D’après leur « théorie » les Grecs sont un peuple vraiment magnifique. Aussi bien dans le passé qu’aux temps présents, ils ont fait preuve d’une extraordinaire combativité et d’un esprit de résistance à toute épreuve – durant la dictature de Metaxas, durant l’occupation nazie, durant la Résistance, durant la dictature des colonels, durant les quatre dernières années face aux mesures et aux programmes d’austérité et, enfin, preuve on ne peut plus tangible de cette capacité de résistance, leur « NON » massif lors du référendum du 5 juillet 2015 contre le troisième plan d’austérité proposé par les « créanciers ». Cependant, l’accord conclu le dos au mur le 12 juillet change la donne du tout au tout, il modifie radicalement, selon nos commentateurs, la réalité elle-même rendant le troisième programme d’austérité incontournable et inévitable – « on n’est pas révolutionnaire en s’évadant de la réalité » déclara tout récemment Tsipras au secrétariat politique de ce qui reste de Syriza. Dans ces conditions, il revient à présent au peuple grec de faire preuve, face à cette réalité, de persévérance, d’endurance et surtout de…. « résilience » ! Belle trouvaille ! La dite « résilience » est un concept de la physique (fragilité/élasticité des certains matériaux capables, après un choc violent de revenir à leur état initial), transféré depuis les années 1970-1980 dans le champ disciplinaire de sciences psychosociales, en psychiatrie et en psychanalyse. Travaux théoriques et enquêtes à ce sujet ne manquent pas – elles clarifient utilement l’usage du concept dans un grand nombre de domaines se rapportant aux expériences extrêmes, aux traumatismes et aux situations de stress post-traumatiques – capacités et mécanismes permettant à un individu de se détacher des blessures subies, de mobiliser des ressources intérieures insoupçonnées jusqu’à lors, rebondir et reconstruire enfin sa vie (pour faire très bref). Cependant, en dépit de ces usages heuristiques que nous ne pouvons traiter ici, il ne serait pas inutile d’attirer l’attention aussi sur le caractère vulnérable de ce type de concepts – comme de celui de « coping »1 et bien d’autres d’origine anglo-saxonne2 –, dans la mesure où ils peuvent être aisément manipulés et instrumentalisés à des fins apologétiques d’une certaine vision de l’individu et de la société. Certes, il s’agit des usages abusifs mais pas moins significatifs. Dépouillé de ses garanties scientifiques – réelles ou présumées – et traduit dans le discours social commun, le concept de résilience peut signifier, disons-le sans détours, les capacités d’un individu ou d’un groupe humain d’ « encaisser » les coups, de les « endurer », de s’y « adapter » en espérant…pouvoir « rebondir » ! Il est clair qu’une certaine idéologie néo-darwinienne au sein de laquelle le néolibéralisme occupe une place de choix, trouve bien là son miel : ne survireront des programmes d’austérité, des bouleversements, des secousses sismiques et des transformations tectoniques que subit déjà la planète sous les coups de la mondialisation, de l’impact des nouvelles technologies et de la nouvelle division du travail dans un monde multipolaire, que ceux qui auront la capacité d’encaisser, d’endurer, de s’adapter et de faire preuve de résilience, c’est-à-dire de rebondir. Les autres, tous ceux qui n’auront pas ces qualités et ces capacités, seront de « trop », seront « superflus ».3 Bref, ayant fait preuve de résistance pendant toute son histoire passée et récente, le peuple grec est promptement invité à faire preuve à présent, après le 12 juillet, de ses qualités et de ses capacité d’endurance, d’adaptation et de « résilience ». Est-ce du cynisme ? Sans doute pas, sinon ce serai à désespérer, de Maistre aurait raison…

 

NOTES:

1. Notion très proche de la résilience. Elle désigne les mécanismes et les efforts cognitifs de l’individu lui permettant de s’ajuster, de s’adapter, de faire face à des demandes internes et/ou externes qui dépassent ses ressources.

2. De façon générale, le transfert des concepts des sciences théoriques et expérimentales aux sciences humaines, comme c’est le cas pour le concept de résilience, comporte toujours des sérieuses difficultés et il est souvent source d’abus. Fin des années 1990 et dans les années 2000, le concept de résilience a été promu, en France, au statut d’un concept-clé pour comprendre les mécanismes de survie dans les camps de concentration (situation de traumatismes extrêmes) et les stratégies d’intégration des survivants dans la « vie normale » après la libération (situation de stress post-traumatique). Mais ce n’était qu’un effet de mode – comme cela arrive souvent en France avec toutes sortes de « nouveauté ». Le concept de résilience n’ajouta rien finalement à ce qu’on connaissait déjà des mécanismes et même des « techniques » de survie dans les camps de concentration et des stratégies de reconstruction des vies des survivants après leur libération.

3. L’individu conçu désormais comme une « entreprise », « entrepreneur de lui-même », fonctionnant donc selon les catégories et les requis de toute entreprise, entre parfaitement dans cette vision de la société. Les nouvelles élites qui font preuve de cynisme croyant faire preuve de franchise, ne vont pas par quatre chemins : « Nous n’avons rien contre les pauvres, les ratés, ils peuvent même être sympathiques, seulement voilà, ils ont fait des mauvais choix, pris les mauvaises décisions, choisi les mauvaises options, ils n’ont pas su rebondir au bon moment ».  

files/chronosmag/themes/theme_one/faviconXronos.png

  ΧΡΟΝΟΣ 29 (09.2015)