guerre civile des mots ?

 

Yannis Thanassekos

 

L’hystérie nationaliste qui s’est emparée de la Grèce à la suite des déclarations du ministre de l’Éducation au sujet des événements pontiques témoigne on ne peut plus clairement des rapports tout autant tendus qu’ambigus qu’entretient le pays aussi bien envers son passé, proche et lointain, qu’avec son présent – un présent, il est vrai, tragiquement orphelin de tout horizon d’attente. Les crises identitaires qui se nourrissent immanquablement des incertitudes et des angoisses du présent, finissent souvent par transformer la confrontation avec les événements traumatiques du passé en une véritable panique morale et existentielle. Que l’Aube Dorée soit aux avant-postes de cette hystérie nationalistene peut étonner personne ; mais que les partis dits de « l’arc constitutionnel », la Nouvelle Démocratie et le PASOK, soient également entraînés dans ce même piège, voilà qui ne présage rien de bon pour l’avenir immédiat du pays – notamment dans le contexte de la grave crise politique, sociale et économique qu’il traverse depuis 2010.

Déjà quelques excellentes interventions comme celles d’Aντώνης Λιάκος(1) et de Χάρης Εξερτζόγλου(2) ont contribué à clarifier l’usage et les mésusages de termes tels que « épuration ethnique » et « génocide » eu égard à la discipline historique, à la culture historique et aux diverses mobilisations-revendications mémorielles qui œuvrent, souvent par procuration, pour la reconnaissance publique des « blessures historiques » en Grèce et ailleurs. Confrontés, depuis les années 1980, à un véritable « tsunami mémoriel » – lui-même alimenté par des crises identitaires et des mémoires en souffrance – tous les pays ont connu des débats et de vives polémiques autour de cette thématique. Parmi les très nombreux problèmes qu’a soulevé cette confrontation mémorielle de nos sociétés avec leur passé, celui de la « nomination » des événements traumatiques a acquis une place primordiale. Comme si le choix des mots s’avérait décisif dans nos efforts pour s’assurer d’une « appropriation authentique » – ou prétendue telle – du passé. Cette véritable querelle des « mots » a déjà fait couler beaucoup d’encre – notamment autour de la « destruction » des Juifs d’Europe par le IIIe Reich (« Holocauste », « Shoah », « génocide », « destruction », « extermination »….)(3). Rien d’étonnant à cela dans la mesure où toute nomination est aussi, dans le même temps, attribution de sens, nommer est aussi attribuer du sens – à un événement ou à un groupe d’événements. Sous cet angle, plus nous rencontrons de difficultés à attribuer du sens à un événement, plus se dressent devant nous des difficultés à le nommer, à lui donnerunnomau point que les « mots » semblent sombrer dans l’impuissance pour en donner la « mesure ». Les événements traumatiques à grande échelle sont précisément de cet ordre et c’est pourquoi ils peuvent être dits, sursignifiants(4) . Comment, en effet, donner du sens à des événements qui semblent, à première vue, en raison de leur ampleur, comme dépourvus de sens ? Devant de telles apories qui mettentaux prises, jusqu’à l’antinomie, « explication » et « compréhension », le langage, l’entendement, la pensée, s’immobilisent, se paralysent – l’ « Événement » nous sidère, on ne trouve pas de mots : dans son effectivité même, l’événement semble nous échapper, échapper à toute prise. Nous sommes là au seuil d’une « crise de la pensée » qui met au défi nos capacités d’intellection et nos facultés d’explication et de compréhension (de l’histoire). Un tel contexte inédit de crise sur le plan du langage et de la pensée, devient alors le terreau où peuvent prendre racines et proliférer toutes sortes de dérives religieuses, mythiques et mystiques, censées colmater ce hiatus de sens qui bloque notre compréhension et affecte nos représentations des événements. Les replis nationalistes, ethnocentriques, communautaires, identitaires, intégristes, que nourrissent souvent les revendications mémorielles, cherchent ainsi à donner du sens aux expériences traumatiques en puisant largement dans le vaste répertoire de significations que font valoir toutes les religions et toutes les mythologies abondamment peuplées d’événements et de narrations légendaires sursaturés de sens.

Face à cette « querelle des mots » – lieu par excellence de manipulation et d’instrumentalisation de la mémoire historique – l’historien doit se montrer à la fois rigoureux et prudent. Le terme de génocide est une catégorie normative qui relève exclusivement du droit, du droit pénal international en particulier. Il n’y a que le juge, et lui seul, qui est habilité, dans le cadre d’une action en justice, d’incriminer des actes relevant de la catégorie de génocide ou, de façon plus générale, de la catégorie de crime contre l’humanité. L’acte inaugural de ce dispositif fut bien évidemment le procès de Nuremberg qui a connu les prolongements que l’on sait avec la Cours Pénale Internationale, les différentes Cours internationales ad hoc ainsi qu’avec un grand nombre de procès de cet ordre au niveau des juridictions nationales. Ni le pouvoir législatif, ni l’historien ne sont habilités à procéder à de telles qualifications/incriminations. Dans ce domaine, taraudé par les passions des acteurs, les conséquences d’une confusion des rôles entre le pouvoir législatif, le juge et l’historien, peuvent s’avérer néfastes aussi bien pour la justice que pour l’histoire en tant que discipline. Si le pouvoir législatif s’avisait de consacrer, comme officielle, comme seule valide, une certaine « narration » de l’histoire et de pénaliser de ce fait, par une loi, toute opinion divergente ou contraire, cela équivaudrait à instaurer une « police de la pensée » aux effets désastreux à la fois sur le plan général de la liberté d’expression et d’opinion – fondement de l’espace public moderne – et, singulièrement, sur le plan des controverses et des débats historiographiques impensables sans la liberté des historiens(5). L’arsenal pénal de la plupart des pays, européens tout au moins, dispose déjà, et c’est heureux, de nombreux dispositifs permettant la pleine protection de la dignité des victimes ainsi que la pénalisation des discours et des actes à caractère racial et d’incitation à la haine.

Pour ce qui est des crimes de masse et des actions juridiques qui s’y rapportent, la confusion des rôles entre le juge et l’historien n’est pas moins problématique. Certes, l’historien peut éclairer le juge appelé à se prononcer sur des incriminations relevant du crime de génocide et/ou de crime contre l’humanité, mais rien de plus : il ne peut pas, il ne doit pas, se substituer à lui, il n’est pas un « justicier » - il peut notamment l’éclairer, en raison de son savoir, sur le contexte événementiel des actes incriminés. Ces dernières décennies, nombre d’historiens ont été convoqués à la barre lors des grands procès pour crimes de cet ordre(6) et le moins qu’on puisse dire c’est que l’expérience accumulée n’a pas été concluante. Dans l’enceinte du tribunal les rapports entre la démarche juridique et la démarche historienne s’avèrent tenus, fragiles, vulnérables, voire ambigus. D’autant plus que lorsque l’historien est convoqué au prétoire, il l’est au titre exclusif de « témoin » et non pas d’expert ! Contrairement à ce dernier – expert en balistique, en graphologie, en psychiatrie, etc., – il n’a pas accès au dossier de l’instruction, il ne peut faire usage de notes, consulter ses documents, etc. Comme tout témoin il doit se conformer à la stricte procédure orale. Or, il n’est pas, à proprement parler, « témoin », ni direct (oculaire), ni indirect. En général il n’est même pas contemporain des événements rapportés à la connaissance du juge. Il n’est pas non plus « expert », au sens des critères qu’exige une expertise technique. Face au juge, face au procureur, face à la partie civile, sa position est par conséquent particulièrement difficile et délicate et, pour beaucoup d’entre eux, l’expérience sur ce terrain s’est avérée souvent particulièrement frustrante.

Depuis que l’histoire est devenue une discipline qui dispose de méthodes et de procédures propres à la fois pour la validation et pour la révision de ses énoncés, l’historien doit, dans l’exercice de son métier, se garder de l’usage de jugements normatifs – tels que, dans le cas qui nous préoccupe, « génocide » et/ou « crime contre l’humanité » (des catégories juridiques par excellence) ou encore de jugements évaluatifs – tels que « Holocauste », « Shoah », « Hurban », etc., (des catégories qui puisent dans des univers et des motifs extra-historiques, bibliques en l’occurrence). Certes, de telles catégories qui sont saturées de sens peuvent être commodes dans la désignation d’événements traumatiques collectifs mais seulement, pour ainsi dire, de façon générique. Cependant, leur proximité soit avec la normativité juridique stricto sensu, soit avec des narrations ou de référents légendaires lato sensu, invite l’historien à la plus grande prudence. Les revendications de reconnaissance juridique des torts subis et les identités narratives qui les légitiment, constituent un foyer qui enflamme à juste titre les passions des acteurs. A ce contexte « chaud », voire « brûlent », l’historien doit opposer le sang-froid – sinon la froideur –, la distance et l’esprit critique qui sont le propre de sa discipline et de son métier. Sous ce rapport, ses jugements et ses catégories appartiennent, strictement parlant, à la sphère analytico-descriptive – etil doit s’y tenir fermement. Exemplaires sont à cet égard les titres de deux des plus remarquables ouvrages qui nous intéressent ici relativement à notre propos : La Destruction des Juifs d’Europe (Raul Hilberg, 1961, 1967, 1985, 1988) et L’Allemagne nazie et les Juifs, t. 1, Les années de persécution, 1933-1939, t.2, Les années d’extermination, 1939-1945 (Saul Friedländer, éd. Française, 1997 et 2008). Le répertoire des catégories analytico-descriptives – comme « destruction » et « extermination », « mise à mort de masse», etc., – est suffisamment étendu pour permettre à l’historien de faire l’économie de catégories normatives et évaluatives qui ne sont pas de son ressort.

Mais l’historien n’est pas qu’historien, il est aussi citoyen, homme de convictions et d’engagements dans l’espace public. Il ne dispose pas d’un savoir ou d’un point de vue de Sirius. Il est immanquablement dans la mêlée, son métier même lui apprend qu’il n’y rien de pire pour l’homme et pour la société que de rester indifférent devant l’injustice et les inégalités, devant les processus et les mécanismes d’asservissement et de déshumanisation de l’homme. Le normatif et l’évaluatif ne lui sont pas étrangers.

10 novembre 2015

 

NOTES

1. Aντώνης Λιάκος, «Γενοκτονίες και κανονικοποίηση της μνήμης», Το Βημα, 8 Νοεμβρίου 2015.

2. Χαρης Εξερτζόγλου, «Μνήμη και γενοκτονία : Η αναγνώριση της ‘’Γενοκτονίας’’ τού Ποντιακού και Μικρασιατικού Ελλθνισμού από το ελληνικό κοινοβούλιο», ΧΡΟΝΟΣ, τεύχος 31, Νοέμβριος 2015 (αναδημοσίευση απο το περιοδικό Historein, n° 4, 2003-2004)

3. Yannis Thanassekos, « Du génocide à la Shoah : éthos oraculaire et rhétorique du pathos » in, Frédéric Rousseau et Jean-François Thomas (dir.), La fabrique de l’événement, Paris, Michel Houdiart Editeur, 2008, p. 311-325.

4. Comme le propose Paul Ricœur, « Événement et sens », Raisons pratiques, n° 2 1991 et dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, 2000.

5. Rappelons que la prolifération en France des « lois mémorielles » à la suite de la loi Gayssot (1990), a été vivement critiquée et contestée par une partie significative de la communauté historienne. Il est à noter du reste que cette prolifération d’actes législatifs ou de déclarations parlementaires accordant à des crimes de masse le statut de génocide loin d’aboutir aux résultats escomptés a, non seulement déclenché une spirale dans les concurrences mémorielles mais elle a fini aussi par banaliser, par niveler, les événements traumatiques eux-mêmes contre leur propre singularité.

6. Citons ici pour exemple les procès en France de Barbie (1985), de Touvier (1994) et de Papon (1998).

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  ΧΡΟΝΟΣ 31 (11.2015)