La disparition d’un des derniers grands historiens français, Jacques Le Goff

 

Yannis Thanassekos

 

Le mardi 1er avril a disparu, à l’âge de 90 ans, le grand médiéviste français, Jacques Le Goff. Il appartenait, du point de vue historiographique, à la grande lignée d’historiens français qui ont révolutionné à travers lEcole des Annales, d’Henri Pirenne à Georges Duby en passant par Lucien Febvre, Marc Bloch, Fernand Braudel et Emmanuel Le Roy Ladurie, notre rapport à l’histoire : renouvellement et élargissement du questionnaire, diversification des objets d’histoire, souci constant d’interdisciplinarité. C’est dans cette voie d’une histoire anthropologique, culturelle et de mentalités que Jacques Le Goff nous a légué une ouvre riche et monumentale dont témoignent, entre autres, Les intellectuels au Moyen Age (Paris, Seuil 1957), Marchands et banquiers au Moyen Age (Paris, Seuil, 1957), La civilisation de lOccident médiéval (Paris, Arthaud, 1964), La Naissance du purgatoire (Paris, Gallimard, 1981), Saint Louis (Paris Gallimard, 1996), Le Sacre royal à l'époque de saint Louis (Paris, Gallimard, 2001), À la recherche du Moyen Âge (Paris, Louis Audibert, 2003), Une histoire du corps au Moyen Age (en collaboration avec Nicolas Truong, Paris, Liana Lévi, 2003), pour ne citer que ces quelques titres d’une très longue bibliographie. Bon vivant, d’un appétit boulimique d’histoire, il s’identifiait volontiers à cette image du « bon historien » qu’avait si magistralement ciselé Marc Bloch : « le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chaire humaine, il sait que là est son gibier » (Apologie pour lhistoire ou Métier dhistorien, Paris Armand Colin, 1997, p. 51). Sur le plan de l’historiographie médiévale, on peut dire, sans forcer le trait, qu’il y a un Moyen Age avant Le Goff et un Moyen Age après Le Goff. S’étirant du Ve siècle au XVIIIe, le Moyen Age de Le Goff n’est plus cette ère historique exclusivement dominée par des images d’obscurité et de ténèbres qu’aimait dépeindre une certaine vulgate. Sans céder le moins du monde à l’idéalisation, son « long Moyen Age » (Paris, Tallandier, 2004) est aussi et en même temps cet espace et ce temps où commencent à prendre corps les prémices des éléments constitutifs de la modernité et ce, jusqu’au seuil de la révolution industrielle.

Jacques Le Goff n’était pas qu’un érudit brillant s’adressant à ses pairs médiévistes. Homme d’engagement, animé d’un vif esprit civique et soucieux de transmettre son ample savoir historique, il excella aussi dans ses précieux apports à la culture historique générale, apports également accessibles à des non spécialistes ( Faire de lhistoire, en collaboration avec Pierre Nora, 3 volumes, Paris, Gallimard, 1974, La Nouvelle histoire, en collaboration avec Jacques Revel, Paris, Retz, 1978, La vieille Europe et la nôtre, Paris, Seuil, 1994, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1998 Dictionnaire raisonné de lOccident médiéval, en collaboration avec Jean-Claude Schmitt, Fayard, 1999, Un Moyen Age en images, Paris, Hazan, 2000). Chercheur infatigable et enseignant de talent, il n’oubliait pas non plus les jeunes auxquels il s’adressa avec deux livres notamment pour leur parler de l’Europe, de cette Europe qu’il affectionnait tant, celle du dialogue des hommes, des cultures, des mentalités et des valeurs, LEurope racontée aux jeunes, Paris, Seuil 1996 et LEurope expliquée aux jeunes, Paris, Seuil, 2007.

La disparition de Jacques Le Goff constitue une immense perte, non seulement pour l’histoire médiévale et pour notre savoir historique en général, mais aussi pour le monde de la culture et de la civilisation du livre. Seule consolation, le magnifique œuvre qu’il nous laisse et son exemplum d’homme et de citoyen. 

files/chronosmag/themes/theme_one/faviconXronos.png

 

  ΧΡΟΝΟΣ 12 (04.2014)