« Le 12 juillet d’Alexis Tsipras »

 

Vers un nouveau césarisme ?

Yannis Thanassekos

 

Tous les commentateurs s’accordent pour qualifier la période entre la conclusion de l’accord du 12 juillet 2015 (avec les « créanciers-institutions ») et les élections du 20 septembre prochain, comme une période particulièrement fluide. Les sondages battent leur plein et les « indécis » semblent tenir en main l’issue du scrutin. Toutefois, Tsipras, passant outre le peu d’avance que lui accordent lesdits sondages par rapport au deuxième grand parti du pays, la « Nouvelle Démocratie », se dit non seulement confiant mais organise toute sa campagne électorale sous l’objectif majeur d’une majorité suffisante pour pouvoir gouverner tout seul. Pour atteindre un tel objectif, Tsipras mise cependant davantage sur sa propre popularité que sur les performances d’un Syriza considérablement affaibli d’une part, par des départs massifs de ses cadres et militants et, de l’autre, par la désaffection d’une importante partie de l’électorat qui lui avait accordé sa confiance au scrutin du 25 janvier 2015. La fluidité cependant des rapports de forces, le désarroi qui règne dans tout le corps électoral et la proportion extraordinaire des « indécis », ne rendent pas une telle perspective tout à fait impossible. Plusieurs facteurs y contribuent : 1/ le total discrédit des deux grands partis traditionnels (la Nouvelle Democratie, le parti hyperconsevatif de la Droite et le parti socialiste Pasok), discrédit y compris de leur personnel politique dirigeant corrompu et usé jusqu’à la corde – en tacticien avisé, Tsipras est parvenu, en quelques mois, à les marginaliser, à les priver de tout espace d’initiative et à les rendre captifs de sa propre agenda politique… tout en appliquant à la lettre, leur propre politique ! ; 2/ une dévaluation abrupte aux yeux de la conscience collective des institutions démocratiques (Constitution, pouvoirs exécutif, législatif, justice, partis) comme régulatrices et garantes, sur le plan substantiel et normatif, de l’État de droit – Constitution bafouée, Justice ébranlée, législatif mis hors jeu au bénéfice d’un état d’urgence généralisé et de procédures expresses ; 3/ un désenchantement tout aussi général vis-à-vis du rôle et du fonctionnement du Parlement comme lieu de régulation d’une pluralité d’options et de possibles : les pratiques de la nouvelle « gouvernance », expérimentées en Grèce depuis cinq ans – mais ailleurs aussi –, sont fondées sur le principe d’après lequel il y a des options qui s’imposent de facto, qui ne souffrent d’aucune discussion/contestation et qui ne peuvent, par conséquent, faire l’objet d’aucune délibération – des options donc non « parlementarisables » (si j’ose utiliser ce barbarisme). A proprement parler il n’y aurait donc, dans la sphère politique, que des « décisions », des décisions à prendre et à mettre en exécution. Tel est le sens de « de l’exécutif méta-démocratique » qui se répand aujourd’hui comme la nouvelle forme de la domination politique. Rien d’étonnant alors qu’en période de crise, cet « exécutif méta-démocratique » se réduise à sa plus simple expression, à la figure et à la fonction du « Chef ». 

Nous avons bien là en effet, le type même de contextes politiques qui favorise, en temps de crise, l’émergence des chefs charismatiques et de mécanismes de légitimité qui les accompagnent. Tsipras incarne, tout au moins pour l’heure, une telle figure possible. Ses plus récents discours attestent, avec une insistance croissante, son intention d’assumer un tel rôle et de revêtir le style et l’habit d’une telle fonction. D’ailleurs, des voix s’élèvent, aussi bien au sein de Syriza qu’à droite et au centre, voire même de l’étranger, pour le presser de cesser d’être un Premier ministre issu d’un parti pour devenir le « chef » de la « patrie en danger » ; autrement dit on l’invite de tirer désormais sa légitimité directement du « peuple », par de-là tout intermédiaire et toute institution. Cette métamorphose de la personnalité de Tsipras, que confirme nombre d’observations sur ses prestations publiques et télévisuelles, ne va pas sans la construction, l’orchestration et la diffusion d’une certaine image, celle en l’occurrence, bien ciselée, de l’héroïque victime d’un chantage éhonté auquel il a dû consentir, contre sa volonté, afin de sauver le pays du chaos, et singulièrement, afin de protéger les plus faibles !  

Toutefois on ne peut parler, dans le cas d’espèce, de bonapartisme. Si ce processus se confirme, il s’agirait plutôt d’un césarisme sui-generis. Sous ce rapport Tsipras poursuivra, mais cette fois-ci directement au nom de sa propre légitimité, la politique d’un état d’exception informel (décrets à contenu législatif, procédures d’urgence, Parlement qui risque d’ etre réduit au rôle d’une chambre d’enregistrement, etc.) qu’avaient largement pratiqué, mais, à l’époque, au nom d’une légitimité parlementaire factice, les gouvernements Papandreou, Papadimou et Samaras-Venizelos de 2010 à décembre 2014. Cependant, cette méthode et cette technique de gouvernance représentent une forme politique transitoire (que d’aucuns ont qualifié de « démocraties à basse intensité » – quel euphémisme !) vers une nouvelle ère historique sur le plan politique, dite l’ère de « méta » ou de « post » démocratique, un modèle déjà sérieusement théorisé et mis en chantier par les élites et les états-majors du néolibéralisme – instruits par la pensée de Fr. Hayek et bien d’autres. Il s’agira alors des « démocraties sans démos », fondées pour l’essentiel sur des « exécutifs forts » généralisant les méthodes et les pratiques « décisionnistes » sous couvert d’urgence et de « technicité » – en expulsant par là même tout élément « délibératif ». 

ΝΟΤΕ:

1. A ce sujet, le fin mot de Fr. Hollande à l’adresse du gouvernement Tsipras vaut le détour : « Seul un gouvernement de gauche est en mesure d’appliquer un programme de reformes aussi exigeantes » !

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  ΧΡΟΝΟΣ 29 (09.2015)