De la monolatrie au monotheisme

 

entretien avec Jean Soler

par Constantin Irodotou

 

Jean Soler, après avoir enseigné le français, le latin et le grec dans des lycées, s’est consacré aux relations culturelles internationales. Il a notamment été le conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël, pendant huit ans, et de l’ambassade de France en Iran, pendant quatre ans. C’est dans ces pays qu’il a commencé une longue enquête sur les origines et les raisons d’être de la croyance en un seul Dieu. Il a publié une trilogie qui comprend « L’invention du monothéisme » (2OO2), « La Loi de Moïse » (2003), « Vie et mort dans la Bible » (2004). Il a fait paraître ensuite « La violence monothéiste » (2008) et enfin « Qui est Dieu ? » (2O12),  un condensé des essais précédents. Tous ces livres sont publiés à Paris, aux éditions de Fallois. 

 
 

1 C.I. – Parlons de votre itinéraire intellectuel… Comment vous êtes-vous intéressé à l’histoire du monde méditerranéen ?

– J.S. Le monde méditerranéen, c’est le mien. Je suis né dans la partie française de la Catalogne, près de la mer Méditerranée et de la frontière avec l’Espagne.  Au lycée de Perpignan, j’ai appris le latin puis le grec. Le grec a été pour moi une révélation. J’ai eu l’impression que cette langue était faite pour moi, ou plutôt moi pour elle. J’ai aimé tout de suite sa clarté, sa précision, sa sobriété. Ainsi que le caractère vif, rapide, incisif de la plupart des textes écrits en grec. Le latin me semblait à côté bien pesant. Je voyais des affinités entre le grec et le français et des parentés entre les deux littératures. A la fin de mes études supérieures à la Sorbonne, j’ai enseigné le grec et le latin, en même temps que le français, pendant cinq ans, avant d’entrer au ministère des Affaires étrangères pour m’occuper des relations culturelles internationales. Ma nomination à l’ambassade de France en Israël, fin 1968, a été un tournant décisif. Je me suis attaché à approfondir ma connaissance de la Bible, du judaïsme, des origines du christianisme, et je l’ai fait en ayant toujours comme terme de comparaison le monde grec qui m’était familier.  J’ai alors pris conscience beaucoup mieux qu’auparavant de tout ce qui séparait ces deux cultures de l’Antiquité. Car le monde hébraïque n’est pas  méditerranéen, même si l’Etat d’Israël borde aujourd’hui la Méditerranée. Les Hébreux venaient de la Mésopotamie et ils se sont installés à l’intérieur de la Palestine. Au temps de la Bible, la côte était occupée par les Phéniciens au nord et par les Philistins au sud. Il n’y a aucune tradition maritime dans la Bible. Ce travail comparatif a donné lieu, dans mon livre « La violence monothéiste », à un « Parallèle entre Athènes et Jérusalem » qui fait suite à un chapitre où j’ai proposé une synthèse de la pensée grecque,  intitulée « Le modèle grec ».

 

2.  C.I. - La mer comme lieu géométrique de la pensée historique est en résonnance avec les idées de l’Ecole des Annales, dont vous avez été un collaborateur,  n’est-ce pas ? Pourriez-vous nous esquisser les grandes lignes de cette collaboration ? 

J.S. - Je me sentais proche en effet de l'Ecole des Annales, de ces historiens français qui ont privilégié, plutôt que les événements ponctuels, le règne des rois ou le récit de batailles, l'étude de grands ensembles, comme le monde méditerranéen, d'évolutions lentes, comme le prix du pain ou le climat, et aussi l'étude des "mentalités", terme qui désigne l'univers mental d'un peuple, si l'on examine sur le long terme les invariants de sa conception du monde, de ses valeurs, de ses croyances, bref de ce qui fait son identité. Au cours de mon premier séjour en Israël, je me suis attaqué au déchiffrement des interdits alimentaires bibliques, observés aujourd'hui encore par les juifs pratiquants sous l'appellation de nourriture "cachère". J'ai vite abandonné la piste médicale, le plus souvent avancée pour l'interdit du porc, parce que  les Hébreux ignoraient le métier de médecin, alors que la Grèce ancienne, qui avait des médecins, du temps d'Homère déjà, avant que soit créée une médecine scientifique, celle d'Hippocrate, consommait et appréciait la viande de porc, sans que jamais personne ait soutenu qu'elle pouvait être nocive. Il fallait chercher d'autres raisons, et j'ai montré que l'ensemble des lois alimentaires, qui sont très nombreuses, constituait un système symbolique qui donnait accès à l'univers mental des Hébreux. Les responsables de la revue "Annales" ont été très intéressés par mon étude et ils ont publié rapidement, l'été 1973, l'article où j'exposais mes conclusions. C'est là le point de départ de mes recherches ultérieures. L'article a été approuvé par Claude Lévi-Strauss, et reproduit plusieurs fois, en version anglaise, dans des publications américaines.

 

3. C.I. - Est-ce dans le cadre de cette étude sur l'alimentation que vous problématisez pour la première fois le signifiant " dieu " ou " dieux " dans le système symbolique des Hébreux ?  

J.S. - Quand j'ai étudié les lois alimentaires des Hébreux, je n'avais pas encore pris conscience du problème que posait la naissance véritable du monothéisme. Je pensais, comme tout le monde, y compris les universitaires israéliens avec qui j'étais en contact, que la croyance en un seul Dieu remontait à Moïse, sinon même à Abraham, comme l'affirme, entre autres, le Coran. Personne ne mettait en doute l'existence de Moïse ni le fait qu'il avait vécu à la cour du pharaon, où il avait pu entendre parler d'une première forme de monothéisme, que le pharaon Akhenaton, au siècle précédent, avait essayé, en vain, d'imposer au peuple égyptien. Au surplus, j'avais travaillé sur des traductions françaises qui, fortes des mêmes convictions, ne faisaient pas de différence entre le nom "Iahvé", qui désigne le dieu des Hébreux, et le nom "Dieu", qui désigne le Dieu unique. C'est vingt ans plus tard, quand le ministère des affaires étrangères m'a demandé de retourner en Israël, dans les mêmes fonctions de conseiller culturel auprès de notre ambassade, que j'ai pris connaissance des travaux les plus récents sur la Bible, et que j'ai commencé à m'initier à l'hébreu biblique. J'ai alors remis en question mes idées sur le sujet. Je me suis persuadé en particulier de l'importance du concept de "monolâtrie", que certains chercheurs utilisaient, en y voyant une préfiguration du monothéisme proprement dit, du monothéisme devenu pleinement conscient. Pour moi, entre la monolâtrie, qui est le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans que soit niée l'existence des autres dieux, et le monothéisme, il n’y a pas de continuité logique, mais au contraire une rupture, une mutation qui aurait pu ne pas exister, comme dans la théorie darwinienne de l'Evolution des espèces. En effet, quand j'ai étudié les recueils d'inscriptions mises au jour par les archéologues au Moyen-Orient, j'ai constaté que la religion initiale des Hébreux était semblable à la religion des peuples de la région. Ils avaient tous un dieu national, avec qui, disaient-ils, ils avaient conclu une "alliance", et cette alliance était au fondement de leur identité. C'est ainsi que les "Assyriens" étaient les fidèles du dieu "Assur" (comme les "Athéniens" étaient les fidèles de la déesse "Athéna"). Mais ce choix d'un dieu protecteur ne les empêchait pas (pas plus que les Athéniens) de vénérer d'autres dieux, comme en témoignent les inscriptions et les vestiges archéologiques. La monolâtrie est une variante du polythéisme et non pas un monothéisme embryonnaire. Du reste, aucun des autres peuples du Moyen-Orient n’est passé de la monolâtrie au monothéisme. La lecture de la Bible en hébreu m'a conforté dans l’idée que le dieu national des Hébreux, Iahvé, n'était pas d'une autre essence que le dieu national des Assyriens, Assur, ou le dieu national des Babyloniens, Marduk. Les traductions de la Bible induisent en erreur quand elles écrivent "Dieu", "l'Eternel", ou "le Seigneur"  - c'est à dire le Dieu unique - là où le texte dit "Iahvé", le nom d'un dieu particulier. Il fallait donc comprendre quand et pourquoi les Hébreux, eux seuls, étaient devenus monothéistes.  

 

4. C.I. - Cette idée change complètement la perspective de l'histoire des religions. A partir de quel moment et dans quel contexte vous situez le passage de la monolâtrie au monothéisme ? 

J.S. - Pour comprendre le passage de la monolâtrie (le culte spécifique rendu à l'un des dieux, promu dieu national et divinité protectrice)  au monothéisme proprement dit (l'affirmation, érigée en dogme, qu'il n'existe qu'un Dieu ) , il faut recourir à l'histoire. On ne peut isoler une religion du contexte matériel (la géographie, l’économie) et du contexte conceptuel (une vision du monde qui est en relation, pour s'en inspirer ou s'en démarquer, avec celle des peuples  voisins) où elle apparaît. Il ne peut y avoir d'analyse pertinente des croyances religieuses, si elles sont coupées de leur environnement non religieux. Une religion n'est jamais qu'une des composantes de la "mentalité" d'un peuple. Pour ce qui est des Hébreux, ils se sont persuadés que Iahvé était le plus grand des dieux, le Créateur du monde, et qu'il leur avait promis de les mettre à la tête des nations. Or, l'histoire réelle des Israélites a apporté un démenti continu à cette espérance. Ils sont allés de défaites en défaites, d’échecs en échecs, devant des peuples plus puissants qu'eux, les Assyriens d'abord, les Babyloniens ensuite, et ils ont fini par perdre totalement le pays que Iahvé, disaient-ils, leur avait offert. Avec la destruction de Jérusalem et la déportation des élites à Babylone, au début du VI° siècle avant notre ère, une crise profonde s'est ouverte. Comment expliquer tous ces désastres ? Le dieu des Israélites était-il inférieur aux dieux que vénéraient les peuples vainqueurs ? La réaction première des guides du peuple (cour royale, scribes, prophètes) a été de disculper Iahvé, en affirmant qu'il avait puni son peuple de ses infidélités. Et qu'il s'était servi, dans ce but, d'autres peuples, instruments de sa punition, avant de les châtier à leur tour pour avoir fait couler le sang de son peuple. L'histoire a semblé corroborer ces vues : les Assyriens ont été supplantés par les Babyloniens, et les Babyloniens ont été supplantés  ensuite par les Perses, qui ont pris Babylone en 539 et libéré les déportés. Cet événement a suscité chez les Judéens retournés à Jérusalem un immense espoir : celui de reconstituer le grand royaume de David et de son fils Salomon – royaume aussi mythique que le personnage de Moïse. Et cette attente a été déçue. Pendant les deux siècles qu'a durée la domination des Perses, les Juifs (c'est ainsi qu'ils sont appelés désormais) n'ont fait que végéter misérablement dans un obscur recoin de l'Empire des Achéménides, qui s'étendait de l'Indus au Nil. Fallait-il en conclure que le plus grand des dieux n'était pas celui des Juifs mais celui des Perses ? Car les Perses avaient, eux aussi, un dieu national, Ahura Mazda, qu'ils présentaient comme le Créateur du monde et le protecteur de leurs rois, devenus les « rois des rois ». Et cette croyance paraissait vérifiée durablement par l'histoire. Au surplus, les Juifs n'avaient aucune raison de penser que la domination des Perses allait cesser, par la volonté de Iahvé : les Perses les avaient libérés de leur esclavage et ils s'étaient toujours montrés très bienveillants à leur égard. Alors, devait-on abandonner Iahvé et se rallier à Ahura Mazda ? Le faire aurait été pour les Juifs renoncer à leur identité de "peuple de Iahvé", affirmée dans de nombreux écrits qui constitueront ce que nous appelons la "Bible". Rejeter Iahvé aurait été un suicide collectif. De cette impasse, les Juifs sont sortis, selon moi, au cours du IV° siècle avant notre ère, par un coup de force intellectuel : le dogme du Dieu unique. Ahura Mazda n'était pas supérieur à Iahvé, c'était le même dieu, il n'y avait qu'un Dieu. Pour les détails de mon argumentation, je renvoie à mon livre "L'invention du monothéisme, où  j'écris : "Le monothéisme est né du malheur des Juifs". 

 

5. C.I. – Ainsi, Iahvé, avant l'invention en question, était conçu comme une force divine parmi d’autres, dans un milieu polythéiste multiple

J.S. - Oui, il s'agit d'une religion au service d'une ethnie. Et qui se situe dans un horizon polythéiste. Iahvé était le dieu national des Israélites, mais ces derniers vénéraient aussi, dans le temple même de Jérusalem, à la fin du VII° siècle encore, Baal, le Soleil et une divinité féminine, Ashéra, tenue pour la compagne de Iahvé. Des documents épigraphiques l'attestent. 

Le caractère ethnique du dieu a survécu à l’adoption du monothéisme. Même quand les Juifs ont imaginé que leur dieu était le seul à exister, ils ont continué à penser qu'il était le dieu des Juifs avant tout.  Sinon, comment expliquer que, du temps de Jésus encore, comme en témoignent des inscriptions contemporaines, le temple de Jérusalem ait été interdit aux non-Juifs sous peine de mort ?

Ce sont les premiers théoriciens du christianisme, l'apôtre Paul essentiellement, dans ses lettres pastorales écrites en grec, qui ont dit que le Dieu unique était, en toute logique, le Dieu de tous les peuples. Et qu'il n'y avait aucune raison de faire des distinctions entre les Juifs et les non Juifs.

Le caractère ethnique de la religion des Juifs de l'Antiquité se retrouve dans leur éthique. Les lois enseignées par Iahvé à Moïse, à commencer par les Dix Commandements, ne s'adressent qu'aux Juifs, ce qu'affirmait déjà Spinoza dans son "Tractatus". J'ai expliqué en détail, dans "La Loi de Moïse", que ces règles régissent le comportement des Hébreux entre eux, afin d'assurer la cohésion du peuple, jugée nécessaire à sa survie. "Tu ne tueras pas" signifie : Tu ne prendras pas la vie d'un frère hébreu, pas plus que tu ne dois prendre sa femme, sa maison, son champ ou son âne, comme le spécifie le Dixième Commandement. Il n'y a ni pensée universaliste ni morale destinée à l'humanité dans la Loi de Moïse. Y voir le fondement des droits de l'homme est une erreur.

 

6. C.I. : Les Grecs avaient-ils une « religion » ?   De plus, dans quel contexte pourrait-on aborder et analyser l'œuvre de Paul et, par conséquent, la diffusion du christianisme ?

J.S. Le concept de "religion" est ambigu. Nous sommes tellement conditionnés, en France comme en Grèce, par la  vision du monde chrétienne, que nous désignons par "religion" un ensemble coordonné de croyances obligatoires, complété par des rites, eux-mêmes obligatoires. Or cette définition ne peut s'appliquer à la Grèce antique. Par contre, si nous entendons par "religion" la croyance, pas ou peu structurée, en diverses forces surnaturelles qui peuvent influer sur la vie des hommes, alors, il faut dire que, non seulement les Grecs mais toutes les communautés humaines ont eu une "religion".

Dans la Grèce ancienne, le surnaturel est partout. Il alimente des récits où les mythes et les légendes abondent, tandis que les dieux sont conçus comme des hommes idéalisés ou des abstractions personnifiées. Il n'y a pas de doctrine unitaire qui pourrait constituer une religion officielle, avec un clergé professionnel et des cérémonies destinées aux fidèles à l'intérieur des temples, sans compter que l'éclatement du peuple en d'innombrables cités autonomes empêchait l'élaboration d'une religion unifiée.

Paul s'était convaincu qu'il avait reçu la mission de propager la doctrine d'un Dieu unique dans toute l'humanité. Il devait donc rallier en particulier les polythéistes grecs au monothéisme. C'est ainsi qu'il s'est rendu à Athènes pour parler aux Grecs  - en grec -  de Dieu et de Jésus. Les Actes des Apôtres racontent qu'il a eu affaire à un auditoire très curieux et très intéressé par les idées nouvelles  - trait qui remonte à l'Antiquité. Mais dès que l'orateur a évoqué la résurrection de Jésus, ces Athéniens à l'esprit critique se sont moqués de lui.

Aujourd'hui, à Athènes et dans toute la Grèce, c'est Paul qui a gagné !

 

 7. C.I. : Pourquoi avez-vous consacré tout un livre, "La violence monothéiste", aux liens entre la croyance en un Dieu unique et l'extrémisme ?

J.S. : La principale objection qui a été faite à ce livre, par des personnes qui ont réagi à la vue du titre sans lire l'essai lui-même, a consisté à dire : Il y a eu de la violence dans toutes les sociétés et il y en aura toujours, ce n'est pas une spécificité du monothéisme ;  la Grèce ancienne, par exemple,  a connu des atrocités , aussi bien dans des récits mythiques comme la prise de Troie, que dans des événements historiques, comme la guerre du Péloponnèse.

 J'ai répondu par avance à cette objection dans les premières phrases de mon introduction : "Il y a violence et violence. Tous les peuples ont connu des épisodes sanglants : guerres extérieures, conflits internes, massacres, assassinats. Cette violence partout présente dès que les hommes se disputent la terre ou le pouvoir n'est pas mon sujet. Je me propose d'étudier la violence revendiquée comme un impératif auquel il faudrait obéir pour des raisons religieuses. Voltaire parlait de "fanatisme". Nous disons plutôt aujourd'hui "extrémisme" ".

  Certains m'ont dit aussi : Que la violence ait des causes matérielles ou religieuses,  où est la différence ? Je répondrai deux choses. S'il existe, c'est vrai, une violence inévitable parce qu'elle a des causes matérielles, pourquoi y ajouter des violences idéologiques, non nécessaires, et par conséquent évitables ? En outre, la violence exercée ou justifiée au nom du Dieu unique a une ampleur et une cruauté bien plus grandes.  Pour des raisons structurelles.  Dans le monde polythéiste aucun dieu n'est en position d'ordonner aux hommes ce qu'ils doivent faire. Même la volonté de Zeus, le roi des dieux, est combattue dans l'Iliade par la volonté des autres dieux, dont certains sont du côté grec et d'autres du côté troyen. Dans l'Odyssée, Poséidon cherche à faire mourir Ulysse mais Athéna veille à son salut. Qui dit polythéisme dit pluralité des points de vue, pluralité du vrai et du bien, sens du relatif et par conséquent tolérance. Au contraire, ceux qui croient que la Vérité et le Bien sont uniques, à l'image du dieu qui est à leur source et qui est leur garant, sont portés à considérer qu'ils ont le droit - pour certains c'est même un devoir - de faire triompher cette Vérité et ce Bien contre ceux qui les refusent ou ne les partagent pas. Et de le faire de façon radicale, sans compromis, car, pour eux, entre le Vrai et le Faux, le Bien et le Mal, il n'y a rien. La Bible raconte que pour obéir au dieu national, Iahvé, les Hébreux ont conquis la Terre promise en massacrant tous ses habitants, systématiquement, dans trente cités, sans excepter les femmes ni les enfants. Rien de tel ne se trouve dans la littérature ou dans l'histoire de la Grèce ancienne. En revanche, au nom de ce dieu, devenu l'Unique, il y a eu dans le passé et il continue d'y avoir aujourd'hui sous nos yeux de nombreux massacres collectifs pratiqués par des extrémistes de l'une ou l'autre des trois religions monothéistes.

Je soutiens aussi dans ce livre que cette conception du monde, qui légitime la violence, a imprégné, dans l'Europe devenue chrétienne,  même des doctrines non religieuses, comme le communisme et le nazisme.

 

8. C.I. - Enfin, ce qui se joue dans votre œuvre, c’est la liberté d’expression, liberté fondamentale dans la modernité européenne.  Vous osez la revendiquer dans une époque où elle se trouve en péril. « Dieu n’existe pas » : un tel énoncé pourrait aujourd'hui, dans certaines circonstances, provoquer  la mort. Et là, à mon avis, l’échafaudage européen s’effondre. Qu’en pensez-vous ?

J.S. - J'aimerais distinguer la liberté de pensée et la liberté d'expression. La première nécessite de la curiosité, de l'imagination et ce qu'on appelle l'esprit critique : l'aptitude à remettre en cause les idées et les valeurs dont on nous a dit, dans notre pays, notre milieu, notre famille, qu'elles étaient évidentes et universelles. Le faire, c'est prendre le risque de perdre le socle de certitudes sur lequel notre enfance a été édifiée. Ce qui explique que beaucoup, le plus grand nombre, préfèrent s'accommoder de ces idées et de ces valeurs, en évitant de s'interroger sur leurs fondements. Pour éveiller un adolescent à l'esprit critique, à la liberté de pensée, l'enseignement peut être déterminant. C'est le rôle qu'a joué pour moi mon professeur de philosophie, René Schérer.

La liberté d'expression, elle, demande de passer de la pensée à l'action, ce qui revient à prendre d'autres risques, des risques d'un autre type. Beaucoup de ceux qui font preuve de liberté de pensée gardent leurs doutes et leurs contestations pour eux et au mieux pour leurs proches. Ils se gardent d'en faire état publiquement par prudence, manque de courage, ou parce qu'ils ne se sentent pas les capacités de le faire.

 Pour ceux qui ont ces capacités et la volonté de s'exprimer au grand jour, il reste une condition capitale : il faut qu'ils se trouvent dans un pays dont le régime politique le permette. C'est le cas de la France actuelle mais cette liberté a été acquise au prix d'une révolution. Je n'oublie jamais les philosophes du Siècle des Lumières, comme Voltaire, qui ont préparé la Révolution de 1789 en combattant la monarchie alliée à l'Eglise de Rome, qui s'arrogeait un droit de vie et de mort sur les citoyens soupçonnés de mal penser. C'est dans leur lignée que je me situe. 
Aujourd'hui, en France, je ne risque pas la peine de mort, mais la liberté d'expression rencontre d'autres obstacles. J'ai eu le plus grand mal à trouver un éditeur pour mon premier livre, "L'invention du monothéisme". Neuf d'entre eux, les plus importants, l'ont refusé. Ils ont craint sans doute d'avoir des problèmes avec certains milieux, juifs, chrétiens ou musulmans. L'autocensure remplace souvent l'ancienne efficacement. Je suis donc très reconnaissant à Bernard de Fallois d'avoir pris le risque de me publier dans les éditions qu'il a créées et qui portent son nom.

J'ai dû faire face à une autre difficulté encore, trouver des lecteurs qui connaissent l'existence de mes livres. Car il ne suffit pas qu'un livre paraisse, il faut qu'on en parle, ce qui est le rôle des médias. Or, la grande presse a persisté jusqu'à l'an dernier à faire silence sur mes livres, pour la même raison probablement que les éditeurs : n'avoir pas d'histoires ! En 2012, un philosophe renommé, Michel Onfray, a décidé de rompre l'ostracisme dont j'étais victime en écrivant sur mon dernier livre, "Qui est Dieu ," un article très élogieux de trois pages, dans un hebdomadaire pour grand public. Il s'en est suivi une polémique où ce sont nos détracteurs surtout qui se  sont fait entendre, en nous traitant d' "antisémites", d' "antichrétiens" ou d' "islamophobes". Mais mon livre n'est pas passé, cette fois, inaperçu !
La liberté d'expression n'a rien de facile. Néanmoins, quand on veut écrire, s'il faut faire attention à ne pas mécontenter Pierre et à ne pas faire de peine à Paul, il vaut mieux ne rien écrire. 

 

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  ΧΡΟΝΟΣ 09 (01.2014)